Geografías perdidas

Voyage dans la pampa carnivore

par Juan José Becerra

Au XVIIe siècle, bien loin des besoins fonctionnels du chef cuisinier, on chassait les vaches dans la pampa avec un couteau fixé à la pointe d’une lance, objet qui, dans la langue des gauchos, s’appelait «chuza», et duquel provient une version plus courte et clandestine que le système pénitencier argentin confisque lors d’émeutes. L’indien et le gaucho, dans un ordre historique qui parfois se superpose, ont conquis cet espace de désert réputé immense grâce à ces pratiques persécutrices.

Berlin : un plan fait pour se perdre

par Juan Villoro

Les voyages d’initiation relèvent souvent d’un hasard profond, d’une force en marge de la volonté de l’exilé. Robinson Crusoé désobéit à ses parents et s’embarque sur le bateau qui le mettra à l’épreuve. La mer lui assigne une autre identité, le submergeant de grosses vagues à la manière d’un baptême. L’ingrat tombe à la mer, à ses côtés flotte une paire de chaussures dépareillées. Ce détail insignifiant lui révèle sa nouvelle condition : il est naufragé.

“Les Wanati sont de grands destructeurs”

par Camilo Bogoya, Guillermo Bravo

Entretien avec l’anthropologue Mario «Manchot» González. Les Wanati, habitants d’un promontoire se détachant au sud de l’Océan Indien, reçurent la visite, dans leur île, de l’anthropologue Mario « Manchot » González. Né au Guatemala, professeur à Yale et à Cambridge, connu pour ses recherches sur les cultures autochtones, González a vécu quatorze mois parmi les Wanati. Profitant de son passage à Paris pour un congrès d’ethnographie, nous avons pu interroger le fameux professeur. Nous transcrivons ici des morceaux de la conversation que nous avons eue au café « Les Halles » de la rue Quincampoix.

Ours

par Diego Vecchio

Autrefois—dit Vladimir—, il y a très longtemps, il y avait un continent appelé Antarctique, où la seule couleur qui existait était le blanc. Tout était blanc. L’eau était blanche. La terre était blanche. Le ciel était blanc. L’herbe, les fleurs, les arbres étaient blancs. Et les animaux aussi étaient blancs.

Itinéraire mémoriel dans le Pékin d’antan

par Wilfredo Carrizales

À la fin de l’année 1976, j’ai rencontré le vieux combattant de la République espagnole, «Pepe» Castedo, dans sa chambre en désordre de l’«Hôtel de l’Amitié». A cette époque, il avait déjà passé dans la capitale chinoise plus de dix ans et enseignait l’espagnol. «Pepe» me montra des photographies anciennes, prises sur la place Tian An Men vers 1964, où l’on voyait des chameaux couchés par terre ou se déplaçant en caravanes. Grâce à ces vieilles images en noir et blanc, un peu décolorées, j’ai appris l’existence à Pékin, jusqu’à si tard, des chameaux de Bactriane, qui venaient du désert de Gobi et transportaient des marchandises provenant de la Mongolie intérieure. «Pepe» me parla aussi des murailles entourant la capitale impériale, (avec leurs imposantes portes), et dont les dernières sections avaient été renversées peu avant son arrivée au pays

Patagonie

par Leila Guerriero

La Patagonie argentine est un territoire qui comprend les provinces de Neuquén, Río Negro, Chubut, Santa Cruz, Terre de feu, l’Antarctique ainsi que les îles de l’Atlantique Sud. Pour rester modestes et sans compter ni l’Antarctique ni les îles, sa superficie est de sept cent quatre vingt- sept mille kilomètres carrés, soit vingt fois la Suisse. Mais si la Suisse compte sept millions d’habitants, la Patagonie, elle, n’en compte qu’à peine un million sept cent mille : moins que la ville de Buenos Aires.

Manifeste de l’incertitude

par Diego Erlan

La nuit dernière j’ai fait un rêve. Je suis dans la chambre qui servait de débarras dans la maison de mes parents. Ma fiancée n’aime pas que j’en parle comme d’une simple pièce mais il ne fait aucun doute que c’était une simple pièce de deux mètres sur trois qui donnait sur le balcon, avec une porte en métal et des fenêtres en verre dépoli. De l’extérieur, il était impossible de voir ce qui se passait à l’intérieur. Je me souviens que, dans cet espace, il y avait un vieux brancard de médecin (avec encore de l’huile au centre du mécanisme), une machine à développer les photos (que mon frère avait achetée un jour quand il avait commencé un cours et qu’il n’avait utilisée que trois ou quatre fois) et plusieurs étagères sur lesquelles reposaient quelques best-sellers comme Le Triangle des Bermudes de Charles Berlitz ou encore Red Fox d’Anthony Hyde.

De l’architecture lunaire

par Alberto Chimal

Dernières nouvelles : quand le monde changea et que ses rêves furent bien différents, tous ceux qui s’étaient installés sur la Lune depuis des siècles restèrent là, coincés, dans l’attente de l’expédition humaine suivante (les paranoïaques l’appellent « la première ») vers le satellite de la Terre.

Une incertaine église

par Jean-Michel Maulpoix

Orthodoxie du bleu. Il va pieds nus derrière le bleu. Il marchera longtemps vers l’horizon et sa droiture, sous l’abside fortifiée du ciel, pour le grand sacerdoce de la mer et sa liturgie d’algues sombres. Dans les basiliques de corail, l’infini parfois plie les genoux.

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